Cette conférence a été donnée par le professeur Donald COBB lors du séminaire pour les conseillers presbytéraux à Nîmes le 8 novembre 2025
Ce que je vais partager avec vous, je propose donc de le faire, tout d’abord, à partir de ce que je vis moi-même en tant qu’ancien et par rapport à ce à quoi j’aspire encore. Il m’a été demandé de parler de «la croissance spirituelle en profondeur», notamment en ce qui concerne notre rôle de « conseillers presbytéraux/anciens ».
- En quoi notre croissance spirituelle, à nous conseillers presbytéraux/anciens est-elle importante ?
- Quel est le lien précis entre cette croissance spirituelle et notre responsabilité de conseillers presbytéraux/anciens ?
- Puis : sur le plan pratique, comment cultiver, favoriser cette croissance en profondeur ?Voilà donc les questions que je me dois d’aborder avec vous. Cependant, pour y répondre, il faut d’abord clarifier le contexte de ce ministère d’ancien, à savoir l’Église. Je vous propose donc de commencer par une autre question :
1. Commencer par le commencement : à quoi sert l’Église ?
Quelle est la mission de l’Église (au sens global)? Plus simplement: pourquoi l’Église? C’est une question qui est régulièrement oubliée ! Bien souvent, notre réflexion sur l’Église se limite à la question pratique : son maintien et ses activités : Que devons-nous faire ? Payer les factures, assurer le salaire du pasteur. Ou encore: Trouver des animateurs pour le groupe de jeunes, catéchisme, école du dimanche, les nettoyages, etc. Cependant, toutes ces activités – et l’existence de l’Église plus globalement – doivent se comprendre en fonction de la mission qui lui a été confiée : l’Église existe pour le témoignage.
Deux passages :
- Mt 28,18-20 (TOB): «Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles: Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit ».
- Acts 1,8: «Vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre ».
On voit que 1°) La mission de l’Église est de faire des disciples, de nous-mêmes et des autres. 2°) Cela passe par le témoignage: la proclamation de l’Évangile (évangélisation, œuvres caritatives)… mais aussi le témoignage vivant de vies transformées par l’Esprit. Chose peut-être un peu étonnante, cela implique que ce que l’Église est appelée à faire et ce qu’elle est appelée à être sont indissociables.
- Ce que nous sommes appelés à faire est le témoignage, en paroles et en actes, de l’Évangile, d’un Évangile qui :
- nous décentre de nous-mêmes (parce que notre justice et notre valeur sont en Christ), ◦ transforme notre existence présente,
- donne une espérance pour l’avenir ;
- Ce que nous sommes appelés à être est le témoignage d’une vie
- décentrée par rapport à nous-mêmes et centrée sur le Christ,
- transformée par l’Esprit,
- profondément orientée vers ce que Dieu nous tient encore en réserve.
(Noter entre parenthèses que cela correspond à la triade fondamentale de la vie chrétienne d’après Paul (= foi, espérance, amour). Cette exigence à faire et à être vaut pour l’Église tout autant que pour chacun de nous :
«Comment le monde peut-il percevoir le Christ dans un groupe de convertis encore marqués par le péché ? Ce qu’il devrait être capable de constater, c’est le Christ à l’œuvre. Quand quelque chose transforme un criminel endurci en un humble bienfaiteur, quand des relations empreintes d’un vrai amour se développent au-delà des barrières ethniques ou raciales, quand les gens tiennent leurs promesses et disent la vérité même à leurs propres dépens, ou quand une assemblée répond avec compassion aux besoins de la communauté locale, le monde reconnaîtra la présence d’une puissance et d’une sainteté surnaturelles» [D. McNair, Practices of a Healthy Church, 25].
À la question «pourquoi l’Église», la réponse est donc que l’Église existe, tout d’abord, pour le témoignage, ceci par son message mais aussi par la vie de ses membres, individuellement et les uns avec les autres.
2. À quoi donc servent les anciens ?
C’est dans le contexte de cette mission de témoignage (unissant l’être et le faire) qu’il faut réfléchir à la responsabilité des anciens. Le rôle des anciens/conseillers presbytéraux est de faire avancer l’Église dans la mission que le Christ ressuscité lui a confiée. C’est de permettre à l’Église d’accomplir son témoignage.
Nous pouvons dire que le Conseil d’anciens a un rôle pastoral. Mais il faut bien comprendre ce que cela veut dire! La perception habituelle du pasteur consiste à voir ce dernier comme celui qui passe l’essentiel de son temps à panser les plaies de son peuple. En réalité, il est d’abord celui qui conduit le troupeau vers des endroits où le troupeau peut être nourri et affermi.
Une partie de ce rôle est la promotion de l’insatisfaction ! Écoutons encore D. MacNair, qui s’adresse précisément aux anciens d’Église :
« La responsabilité de ceux qui dirigent l’Église est de faire bouger les choses : Il vous incombe d’inciter les membres de l’Église à remettre en question le statu quo. Tout changement implique que l’on ne se satisfait pas de sa situation présente, la reconnaissance que son état actuel n’est pas suffisant. Il s’agit encore d’éliminer les obstacles qui les empêchent de procéder à des changements. Je ne veux pas dire par là qu’il faut encourager la dissension ou le mécontentement. Mais vous conviendrez, je pense, que tant que nous resterons des êtres humains pécheurs, nous aurons besoin que le Saint-Esprit nous transforme. Nous aurons toujours besoin de progresser dans notre vie spirituelle, tant sur le plan personnel que dans l’Église. Ceux à qui Dieu confie la direction de l’Église doivent donc commencer par un certain travail de ‘déstabilisation’ dirigé par l’Esprit. De fait, c’est seulement lorsqu’on ressent le besoin d’avancer qu’il faut que quelqu’un dirige. Et c’est seulement dans une telle situation qu’il peut y avoir une croissance spirituelle. Ceci dit, il vous incombe aussi d’être un moteur susceptible d’influencer les membres de l’Église à tendre vers un objectif. Une fois saisie la nécessité d’un changement, vous pouvez utiliser vos compétences afin d’encourager les autres et de leur permettre d’avancer vers le but fixé » [D. McNair, p. 127].
Autrement dit, un aspect important de notre ministère de l’ancien est de cultiver le désir de progresser et de fixer le cap, afin que les membres de l’Église et l’Église elle-même soient en mesure de progresser vers ce témoignage parlé et vécu dont nous avons déjà parlé (faire comprendre aux brebis que le pâturage où elles sont n’est pas suffisant et montrer des pâturages plus verts !).
Comment faire cela? C’est premièrement par nos propres vies. Regardons les caractéristiques que Paul considère comme essentielles pour un ancien dans deux passages bien connus :
1 Tm 3,1-7: «Cette parole est certaine: si quelqu’un aspire à la charge d’évêque, il désire une belle activité. Il faut donc que l’évêque soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, sensé, sociable, hospitalier, apte à l’enseignement, qu’il ne soit ni adonné au vin, ni violent, mais conciliant, pacifique, désintéressé; qu’il dirige bien sa propre maison et qu’il tienne ses enfants dans la soumission, avec une parfaite dignité. Car si quelqu’un ne sait pas diriger sa propre maison, comment prendra-t-il soin de l’Église de Dieu? Qu’il ne soit pas nouveau converti, de peur qu’enflé d’orgueil, il ne tombe sous le jugement du diable. Il faut aussi qu’il reçoive un bon témoignage de ceux du dehors, afin de ne pas tomber dans le discrédit et dans les pièges du diable ».
Relevons les proportions dans ce passage entre parole et comportement: 17 qualités/ exigences, dont une qui concerne l’enseignement !
Tt 1,5-9: «Je t’ai laissé en Crète, afin que tu mettes en ordre ce qui reste à régler, et que, selon mes instructions, tu établisses des anciens dans chaque ville, s’il s’y trouve quelque homme irréprochable, mari d’une seule femme, ayant des enfants fidèles, qui ne soient ni accusés de débauche ni indisciplinés. Il faut en effet que l’évêque soit irréprochable, comme intendant de Dieu, qu’il ne soit ni arrogant, ni coléreux, ni adonné au vin, ni violent, ni âpre au gain; mais qu’il soit hospitalier, ami du bien, sensé, juste, consacré, maître de lui, attaché à la parole authentique telle qu’elle a été enseignée, afin d’être capable d’exhorter selon la saine doctrine et de convaincre les contradicteurs ».
Noter de nouveau les proportions entre parole et comportement: 18 qualités/exigences… dont une qui concerne l’enseignement! Dans ces deux passages, il y a une insistance sur l’aptitude à l’enseignement. Tout le v. 9 du passage de Tite en parle. C’est en quelque sorte un non-négociable dans l’esprit de Paul et cela ne doit pas être négligé. Mais c’est un élément parmi beaucoup d’autres, ce qui nous ramène à notre question: comment allons-nous encourager les membres de l’Église à vivre et à dire ce témoignage au sujet de l’Évangile? C’est d’abord en étant nous-mêmes des exemples – des modèles – de ce à quoi nous voulons les encourager (Cf. 1 P 5,1-3)
En regardant ces listes, nous pourrions avoir l’impression que Paul nous incite à des exigences impossibles. Cependant, réfléchissons à ce que donnerait le contraire…
Ces listes sont certes exigeantes mais elles soulignent des qualités nécessaires pour que l’Église progresse.
Entre parenthèses : Une précision, rapidement, au sujet du vocabulaire: dans les échanges préparatoires de cette journée une question s’est posée au sujet de la distinction, ou non, entre « anciens » et « conseillers presbytéraux ». Notre mot « presbytéral » vient du grec πρεσβύτερος, littéralement «veillard» ou «ancien», l’idée étant que, plus que les jeunes, les plus âgés sont censés avoir une sagesse particulière. Force est de constater que nos conseillers ne sont pas forcément des « anciens » au sens où Paul l’entend. Cela devrait nous encourager à développer le souci de fonctionner davantage en collège d’anciens.
Cela devrait peut-être nous encourager aussi à distinguer plus clairement, au sein de nos Conseils d’Église, entre anciens et diacres, comme Paul le fait lui-même. Parfois, une partie des problèmes dans nos Conseils presbytéraux vient du fait que nos conseillers ne sont pas formés comme anciens. Du coup, on réfléchit peu aux questions proprement spirituelles touchant à la direction de l’Église; ces questions-là sont plutôt «parasitées» par des problèmes de type davantage « diaconal »…
Donc, que faut-il pour que notre ministère d’ancien contribue à l’avancement de la mission que le Christ ressuscité à confiée a l’Église ? Ce qui est nécessaire en tout premier lieu est la volonté de progresser en tant que disciples de Jésus, d’avancer dans la transformation en l’image de Jésus-Christ. Devant ce que dit l’Écriture, nous pouvons avoir l’impression de ne pas être à la hauteur de la tâche. L’essentiel n’est pas là. C’est le désir d’avancer dans ce cheminement et cet enracinement dans une vie de disciple.
3. La croissance spirituelle en profondeur : passer à la pratique
Concrètement, comment avancer dans cette responsabilité de modèle, sachant que nous ne pouvons donner que ce que nous avons nous-mêmes reçu ?
• J’ai dit au début de cette conférence que je suis conseiller presbytéral parmi les conseillers presbytéraux. Dans cette dernière partie je vous propose surtout ce que j’essaie de mettre moi-même en pratique dans ma vie de piété (imparfaitement!). Cinq choses (avec des ressources précises) :
- Il est essentiel de nous enraciner dans la lecture et l’étude de l’Écriture. Cela Implique une régularité dans notre lecture biblique (toute la Bible et, là où il le faut, l’aide d’un commentaire, d’une Bible d’étude, etc.). Pas forcément en une année…
- Suggestion: études bibliques par le pasteur pour les conseillers presbytéraux (pour apprendre à étudier la Bible et appliquer son message à nos vies)
- Par exemple, la Bible d’étude réformée
- Il est également essentiel de développer une assiduité dans notre vie de prière.
- Pas seulement la prière d’intercession : la prière est aussi le lieu où nous disons à Dieu notre reconnaissance pour la grâce et le salut qu’il nous donne en Jésus-Christ (Ep 3)
- Listes de prière (notamment pour l’Église, sa mission et les personnes dans l’Église)
- S’exercer à la prière publique (et spontanée) :
- Non pas pour impressionner les autres, mais le NT souligne constamment l’importance de prier, en toutes circonstances…
- Ep 6,18: «Priez en tout temps par l’Esprit, avec toutes sortes de prières et de supplications. Veillez-y avec une entière persévérance. Priez pour tous les saints ».
- Ph 4,6: «Ne vous inquiétez de rien; mais, en toutes choses, par la prière et la supplication, avec des actions de grâces, faites connaître à Dieu vos demandes ».
- Dans la mesure où nous sommes des modèles pour les autres membres de l’Église, nos réflexes au niveau de la prière vont communiquer un message à toute l’Église (positivement ou négativement).
- De même, il est important d’approfondir notre connaissance des doctrines de la foi, y compris celles qui sont spécifiques à nos Églises.
- La confession de la Rochelle
- L’Institution chrétienne de Calvin en français moderne
- Les raisons de notre espérance. L’essentiel de la foi réformée en 15 chapitres.
- Nous engager dans une vraie démarche de disciples. Qu’est-ce vivre en disciple? C’est simplement grandir dans nos vies en tant que chrétiens. Cela étant dit, il y a des positionnements précis qui nous y aident, comme aussi des comportements qui peuvent créer des blocages.
- FOCANA, en décembre => une journée autour du thème du discipulat.
- John Oak, Tous disciples !
- Depuis février de cette année, je conduis des groupes dans une formation de disciples.
- Je suis dans le ministère depuis plus de 30 ans. Pourtant cette formation m’aide dans ma vie de disciple de Jésus-Christ
- Une formation de disciples à plusieurs a l’avantage créer un cadre propice à la redevabilité, à l’encouragement mutuels, et permet de cheminer ensemble avec plusieurs autres chrétiens.
- Je suis dans le ministère depuis plus de 30 ans. Pourtant cette formation m’aide dans ma vie de disciple de Jésus-Christ
5) Mettre du temps à part pour des retraites spirituelles régulières : une journée, un week-end pour prier, faire le point par rapport à notre marche avec Dieu, l’appel que Dieu place sur nos vies :
- [DIA] Retraites individuelles :
- Méditer un livre du NT (2 Tm, Ep, par exemple), demander à Dieu ce qu’il veut de nous au niveau de notre engagement et d’une plus grande découverte de sa grâce.
- noter dans un carnet nos réflexions, impressions, demandes à Dieu,
- Fréquence ? Une fois par trimestre ?
- Retraites à plusieurs (Conseil presbytéral) :
- Moyen de grandir ensemble, dans l’unité et l’édification mutuelle
- Réflechir sur ce à quoi Dieu nous appelle sur le plan de l’Église locale.
- L’important est que le Conseil et le pasteur soient alignés sur la direction de l’Église (= la manière d’avancer dans la mission qui revient à l’Église). L’accord doctrinal est important. Cependant, il est possible de s’accorder sur le plan de la doctrine et ne pas pouvoir avancer ensemble en raison des objectifs divergeantes.
- Les retraites régulières peuvent favoriser cette cohésion.
***
En conclusion: nous vivons aujourd’hui dans une société très sécularisée. Il serait possible de se décourager et de chercher à simplement vivre notre foi de façon privée ou entre les quatre murs de l’Église. Cela dit, les circonstances extérieures ne modifient pas la mission qui nous est confiée à nous, chrétiens et membres de l’Église de Jésus-Christ, et anciens chargés de conduire l’Eglise vers une plus grande fidélité dans son témoignage.Nous ne maîtrisons pas ce qui se passe dans le cœur des non-chrétiens qui nous entourent. Cependant, la tâche qui nous est donnée reste de vivre et d’apporter le témoignage de l’Évangile autour de nous. En le faisant au mieux de nos capacités et en priant que l’Esprit vienne à l’aide de nos insuffisances, nous verrons peut-être que Dieu répondra au-delà de nos insuffisances, au-delà aussi de ce que nous osons demander ou même penser !




Laisser un commentaire