Faire ou être? Luc 10,38-42

Ces derniers temps dans mes prédications j’ai mis l’accent sur le fait que nous sommes appelés à être des disciples de Jésus. On a vu qu’une des raisons pour lesquelles c’était compliqué de vivre en tant que chrétiens c’est qu’on a peur d’être lucides par rapport à nous-mêmes. On a peur de se regarder dans le miroir spirituel qu’est la Bible. Et pourtant, j’ai essayé de montrer que c’était quelque chose de tellement libérateur, si bien que Jacques parle de la Loi de la liberté. Cette lucidité sur nous-mêmes, se regarder avec vérité nous rend réellement libres. Une des questions qui se pose c’est comment faire pour apprendre à se regarder dans le miroir spirituel ? Un passage qui m’a bien aidé à ce sujet, ces dernières semaines, est celui du conflit entre Marthe et Marie dans Luc 10,38-42.

Pendant qu’ils étaient en route, il entra dans un village, et une femme, du nom de Marthe, le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur, appelée Marie, qui s’assit aux pieds du Seigneur, et qui écoutait sa parole. Marthe était absorbée par les nombreux soucis du service ; elle survint et dit : Seigneur, tu ne te mets pas en peine de ce que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider. Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Or une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas ôtée. (Luc 10,38-42)

  1. « Faire » pour s’enfuir

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais « avoir le nez dans le guidon » est une expression qui me parle beaucoup. J’ai souvent vécu cette expression de manière très concrète. Parfois, on est comme Marthe, distraits, agités et stressés parce qu’on a plein de choses à faire. On veut tellement faire qu’on est aveugles à ce qu’il se passe réellement. On est tellement agités qu’on ne réalise même pas que Dieu est présent au milieu de nous et qu’il est en train de nous enseigner. On a tellement le nez dans le guidon qu’on ne voit plus la route qu’on est en train de prendre. Le pasteur Peter Scazzero nous met en garde contre ce problème :

[Les leaders] ne peuvent pas s’arrêter. S’ils s’arrêtent, ils vont mourir. Ils sont terrorisés. Ils sont morts de peur à l’idée de ce qu’ils vont découvrir en eux s’ils ralentissent. Et tu veux qu’ils se plongent dans des occupations comme passer du temps seul, vivre le sabbat et réfléchir dans le silence ?… La terreur de s’arrêter révèle la profondeur de leur vide intérieur… Tu les invites à des pratiques qui pourraient bien anéantir le sens profond qu’ils ont d’eux-mêmes – le moi qui est ancré dans leur performance au travail. Ne vois-tu pas l’ampleur de cette remise en question ?1

Je ne sais pas si vous le voyez, mais en fait, cette manière de vivre, en ayant le nez dans le guidon révèle quelque chose de plus profond, c’est que nous avons trop souvent notre identité dans ce que nous faisons. Le résultat c’est que, comme Marthe, nous nous énervons contre les autres et contre Dieu lui-même pour ce qu’il fait ou qu’il ne fait pas. Dieu ne se soucie pas uniquement que nous fassions plein de choses, mais d’abord que nous soyons à son écoute et dans sa présence et c’est comme ça que nous allons pouvoir faire ce que Dieu veut réellement Dieu pour nous.

Ça m’a fait penser à un de mes anciens élève quand j’étais professeur d’une classe de CE2. J’avais un élève qui était tellement dans son monde qu’il avait énormément de peine à écouter les instructions. Je lui disais de faire un exercice et il faisait tous les autres de la page, ou bien il écrivait au mauvais endroit et parfois il devait tout recommencer. Il voulait tellement faire, et ne pas s’arrêter de faire, qu’il n’arrivait pas à réaliser que j’étais à côté de lui pour l’aider et lui expliquer les instructions.

Parfois, on est comme mon ancien élève. On veut être tellement actifs que, au final, on n’arrive pas à faire ce que Dieu nous demande de faire. On fait des choses, mais ce n’est certainement pas la volonté de Dieu pour nous puisque ça ne correspond pas à nos dons et qu’on est épuisé sans cesse épuisés. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’on devient irritable, qu’on n’arrive plus à écouter, qu’on donne des ordres à Dieu et aux autres et qu’on a un sentiment de supériorité moral par rapport aux autres, ce qui nous donne un esprit de jugement et de critique. On n’a plus la force de s’examiner soi-même et on continue dans un rythme effréné parce qu’on ne peut pas se permettre de réfléchir et qu’on ne veut pas se voir tels que l’on est. On ne veut pas ce miroir de la parole parce que ça remettrait tout en question alors qu’en fait c’est ça qui nous libèrerait réellement. Si on comprenait que ce n’est pas parce qu’on fait beaucoup de choses au nom de Dieu qu’on est sauvé, ça changerait beaucoup de choses. Jésus nous dit que beaucoup de personnes l’appelleront « Seigneur, Seigneur » en montrant tout ce qu’ils ont fait en son nom, mais que Jésus les rejettera. Ce n’est pas qu’une question d’action.

  1. Être aux pieds de Jésus

Mais de l’autre côté, il y a aussi un autre extrême : celui de la paresse. On ne veut plus rien faire parce qu’on se dit que ce n’est pas notre place et qu’on se dit : « à quoi bon, on est déjà sauvé ». En fait, cette histoire de Marthe et Marie se trouve entre deux passages pour nous montrer l’équilibre à avoir. À la fois, il ne faut pas abandonner l’action, comme nous le montre l’histoire du bon samaritain avant et il faut avoir une communion profonde avec Dieu, comme nous le montre le descriptif du Notre Père, après. En fait, Jésus ne dit pas que le problème de Marthe c’est qu’elle active, mais c’est qu’elle est tellement active qu’elle n’arrive plus à entrer en sa présence pour être enseigné par lui. Marie, quand à elle, se place aux pieds de Jésus, c’est-à-dire qu’elle prend une position d’élève qui apprend de son maître. Elle saura reprendre ses activités en temps voulu, mais elle prend le temps d’être nourrie spirituellement pour pouvoir donner ensuite. On ne peut donner que ce que l’on a. Par cette histoire, Jésus nous rappelle que ce que l’on fait doit découler de notre être, de notre communion avec Christ. Si on ne vit pas cela, ça va créer toutes sortes de problèmes. Notre travail, notre vie de famille, notre ministère, notre repos vont perdre leur saveur, leur sens et leur joie.

C’est un peu comme lorsque l’on étale de la confiture sur une tartine. Moins on a de confiture et plus on l’étale pour en avoir sur toute la tartine mais la tartine n’a plus le goût de confiture, elle est fade et sans consistance.

Je pense qu’on fait souvent la même chose. On essaie de compenser notre manque d’intimité avec Dieu en faisant des choses mais en fait on perd la raison d’être de ces choses, on perd leur saveur et leur sens parce qu’on ne fait plus ce que Dieu nous demande mais ce que nous pensons que Dieu nous demande (ce qui est parfois très différent). Jésus est très clair à ce sujet : il y a une chose qui est prioritaire et première sur toutes les autres : celle d’être à son écoute par la prière, par le silence et par la louange. Ce n’est que par la suite que nous pourrons faire des choses pour Dieu. Ça veut aussi dire que ce qui est prioritaire dans notre vie c’est de travailler sur notre caractère et notre vie spirituelle et que le reste va couler de source (ça ne veut pas dire que le reste n’est pas important). Ça veut dire que nous devons apprendre à équilibrer notre « être » et notre « faire » (voir schéma).

  1. L’équilibre entre l’être et le faire

Ça serait facile de s’en arrêter là et de vous dire qu’il nous faut ré-équilibrer nos vies en mettant assez de « être avec Dieu » et de « faire pour Dieu » mais ça ne serait pas suffisant parce qu’au plus profond de nous est enraciné cette peur de perdre notre identité, parce que trop souvent nous construisons notre identité dans ce que nous faisons. En fait, le message de la Bible est tout l’inverse : Dieu nous donne une identité. On n’a plus besoin de se construire une identité qui est focalisée sur ce que l’on fait parce qu’on a déjà reçu une identité. Comme je l’ai dit la semaine dernière, on n’a pas plus à avoir peur de se voir tels que nous sommes. On est déjà tellement aimés qu’on peut entendre des critiques constructives. Mais encore plus que ça, la Bible nous dit que Jésus a vécu la vie qu’on aurait dû vivre, il a fait ce que l’on aurait dû faire. L’apôtre Paul nous dit que « Car, comme par la désobéissance d’un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul beaucoup seront rendus justes. » (Romains 5,19). En mourant sur la croix et en ressuscitant trois jours plus tard, il a vécu l’obéissance à Dieu que nous aurions dus vivre et il nous a libérés de ce besoin de toujours faire. Dans toutes les religions, c’est à l’homme de monter vers Dieu mais dans la Bible, c’est Dieu qui s’est abaissé vers nous et qui nous renouvelle.

Je me rappelle qu’il y a des jours, quand j’étais étudiant où je ne voulais plus travailler pour mes études. Certains sujets ont fini par m’énerver et je finissais par travailler uniquement parce que je voulais avoir mon diplôme. Maintenant que j’ai mon diplôme, mes études de théologie sont passionnées. Comme je ne suis plus en train de réfléchir à théologie, simplement pour avoir un diplôme, je le vis d’une autre manière. C’est comme lorsqu’on travaille après la retraite, on le fait par passion et plus parce qu’on est payé pour ça.

Là c’est exactement la même chose avec ce que Jésus a fait pour nous. Il nous a déjà acquis notre diplôme, il vécu toutes les choses que nous aurions du vivre et il les a mené à leur perfection. On peut faire plein de choses sans avoir à chercher à atteindre la paradis, parce que Dieu nous a déjà sauvé. On peut vivre ces choses de manière passionnelle pour Dieu ! C’est pour ça que Paul dit : « Ce n’est point par les œuvres [que nous sommes sauvés], afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, nous avons été créés en Christ-Jésus pour des œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les pratiquions » (Ép 2,9-10). J’aimerais que l’on s’arrête un peu sur ces versets qui sont extraordinaires quand on y pense. C’est parce qu’on est déjà sauvés, parce que Dieu nous a recréé en Jésus que nous pouvons faire des choses et pas n’importe lesquelles, nous pouvons faire de bonnes choses ! Et en fait, ces bonnes choses que l’on fait sont des grâces, des cadeaux que Dieu nous fait et elles découlent de notre relation avec Dieu. Lorsqu’on fait les choses dans l’autre sens, ça détruit tout parce que ces œuvres que nous faisons ne sont plus des cadeaux de Dieu mais des devoirs. Mais si on comprend que dans ce passage c’est tout l’inverse, ça devient extraordinaire. Nous pouvons prendre le temps de nous ressourcer en Dieu, de l’écouter, de rechercher ce qu’il nous appelle à vivre (et parfois on peut être surpris) et vivre sa volonté comme un cadeau. Ma prière c’est que nous arrivions toujours plus à avancer dans cette compréhension de la grâce de Dieu pour vivre nos vocations comme des cadeaux divins et que nous puissions faire sa volonté avec passion zèle et profondeur. Que nous puissions nous réjouir d’abandonner nos péchés et d’aller en profondeur, même si parfois ça nous fait mal. Que Dieu nous vienne en aide !

1Scazzero, Devenir un leader émotionnellement sain, p. 158.

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