La sacramentalité des sacrements

Cet enseignement a été donné par Timothée Calvot, le pasteur de l’Église réformée évangélique de Vauvert.

Introduction

J’ai eu à cœur d’aborder ce sujet de la sacramentalité pour nous réunir autour d’un thème concret de notre pratique pastorale. Évidemment ce thème s’articule autour de nos pratiques de la cène et du baptême, qui sont les deux seuls sacrements que notre foi protestante reconnaît. Mais, non seulement sommes-nous protestants, nous sommes aussi réformés. Et, à ce titre, je veux explorer notre vaste héritage de l’Ancien Testament pour exposer notre relation à la sacramentalité.

Sacro-saint ?

Mais avant d’aller plus loin, je veux lever, pour moi-même, une ambiguïté. Derrière le terme sacramentalité, parle-t-on de sacré ou de sainteté ?

Une chose est sacrée par sa nature tandis qu’elle sera sainte par sa fonction. Un doudou de bébé est sacré par sa nature : si vous prenez le doudou d’un enfant et le remplacez par un autre, mais neuf, vous aurez commis là un sacrilège en substituant la chose vraie par une parodie et l’enfant ne sera pas dupe. Votre brosse à dent, en revanche est sainte – mise à part pour brosser vos dents et rien d’autre au monde ! Si l’on vous la change par une neuve, pas de soucis, du moment qu’elle devient la vôtre et qu’on ne brosse rien d’autre avec que vos dents.

Alors, se pose la question, qu’est-ce qui, pour les protestants, est sacré ? La réponse est simple et profonde à la foi : Dieu seul est sacré et sa divinité ne se communique à rien qui soit créé. Mais à la fois, l’on peut considérer que tout est sacré, car tout vient de Dieu, tout est à Dieu et tout est pour Dieu. Dès lors, nous ne distinguerons pas entre certaines choses qui seraient sacrées et d’autres qui ne le seraient pas.

C’est pourquoi, même si nous utilisons le mot sacramentalité, nos sacrements n’en seront pas d’avantage sacré, mais saint.

Définition

Petit Catéchisme de Westminster : Un sacrement est une sainte ordonnance instituée par Christ, dans laquelle, sous des signes sensibles, Christ et les bienfaits de la nouvelle alliance sont représentés, scellés et appliqués aux croyants. Les sacrements deviennent des moyens efficaces de salut, non par un quelconque pouvoir en eux-mêmes, ni par une vertu provenant de la piété ou de l’intention de celui par qui ils sont administrés, mais seulement par l’opération du Saint-Esprit, et par la bénédiction de Christ, par qui ils sont institués. Il y a deux éléments à un sacrement : l’un est un signe extérieur et sensible, employé conformément à l’institution de Christ lui-même ; l’autre est une grâce intérieure et spirituelle qui est signifiée par celui-ci.

Je souligne ici quelques points intéressants.

La sainteté : On retrouve la sainteté évoquée brièvement (sainte ordonnance) ainsi que la source de cette sainteté (instituée par Christ). Cet aspect de sainteté est liée à deux fidélités – d’abord celle de Christ à son sacrement et ensuite, la nôtre à son institution. Ces deux fidélités donnent aux sacrements leurs authenticités et, j’ose ajouter : leur efficacité. Comme le catéchisme le signal : les sacrements sont des moyens efficaces par l’opération du Saint-Esprit et par la bénédiction de Christ, par qui ils sont institués.

L’importance, pour nous de l’institution : Ici, dans nos pratiques sacramentelles, nous retrouvons cette étape de nos liturgies de baptême et de cène appelée l’institution. Elle n’est évidemment pas magique, mais nécessaire et juste pour distinguer les signes des sacrements de tout autres signes humains, soulignant que ce signe qui se joue sous nos yeux est accompli en obéissance au Christ. Nous vivons l’institution à chaque fois pour exprimer notre désir d’obéir. Et, parce qu’il y a cette volonté d’obéir, nos cœurs sont dans l’assurance que le deuxième élément du sacrement (la grâce intérieure ) est aussi là et donnée à celui qui reçoit le sacrement. Je parle en tant qu’officiant. Pour le dire autrement, en tant qu’intendant du sacrement, m’appuyer sur l’institution m’assure que le signe que je donne au nom de Christ et de l’Église est rempli de grâce et non comme une boîte vide. Ayant dit cela, notre Dieu n’est pas bête. Et si nous pouvons oublier parfois ou sauter pour quelques raisons que ce soit l’institution, lui reste fidèle pour jouer son rôle.

Les sacrements servent à donner quelque chose : Dans la définition de Westminster, mais aussi ailleurs, on trouve l’idée que les sacrements communiquent au croyant une grâce réelle de la part de Jésus-Christ par le moyen de l’Esprit. On parle de sceller les promesses, de nourrir la foi, de fortifier la communion au corps du Christ, d’assurer du pardon des péchés… Ces sacrements, lorsqu’ils sont reçus pour ce qu’ils sont, changent la personne croyante. Elle n’est plus la même avant et après le baptême comme elle n’est pas le même avant et après avoir mangé le pain et bu le vin. Car leur efficacité vient (1) de Christ qui est fidèle à ce qu’il a ordonné et (2) de l’Esprit qui communique, qui « prend de Christ » pour nous l’appliquer.

La foi : il y a donc un double enjeu de foi. Je dis double, mais en réalité, c’est le même. Pour nous, officiants, la foi que Christ sanctifie le pain, le vin, l’eau baptismale, et foi que l’Esprit donne, applique aux croyants la grâce associée au signe saint qu’est le sacrement afin de proclamer, de prêcher la grâce donnée par Dieu à travers ces sacrements. Foi pour les croyants qui sont appelés à croire la Parole proclamée qui leur demande de participer à l’Alliance par ces signes pour demeurer dans l’amour du Christ.

Question :

Alors une question pour vous : lorsque vous présentez la cène ou le baptême, (mais ce sera plus évident pour la cène), avons conscience que Jésus, notre souverain-sacrificateur qui est dans le lieu très saint du trône de Dieu dans les cieux, consacre le pain et le vin et l’eau du baptême ?

Mode opératoire :

Il les consacre, c’est-à-dire qu’il les sanctifie. Ce pain et ce vin élevé vers lui, lui sont présentés afin qu’il en fasse des choses saintes, de sorte que, celui qui les reçoit dans la foi, reçoive la grâce promise.

Voilà une réalité, peu évoquée, presque intimidante ou dérangeante pour nous autres protestants. Pourtant, notre histoire en tant que peuple de Dieu est remplie de ce type d’évènement.

Ce type d’évènement ? De quoi parle-t-on ? De tous ces moments où Dieu ordonne à son serviteur ou a son peuple d’accomplir un geste parce qu’il promet d’agir à travers lui.

Abraham qui doit couper les animaux en deux pour en faire un chemin de sang par lequel Dieu qui va sceller l’alliance entre eux deux.

Moïse qui doit étendre son bâton sur la mer pour que Dieu l’ouvre en deux.

Le serpent d’airain qui est élevé afin que ceux qui tournent leur regard vers lui soient guéris.

Le peuple qui doit faire sept fois le tour de Jéricho afin que les murailles s’effondrent par la puissance de Dieu.

L’arche qui doit être portée au milieu du Jourdain pour que Dieu coupe le flot du torrent et que le peuple traverse à pied sec.

Et nous pourrions continuer la liste longtemps encore.

Alors tous ces épisodes ont quelque chose du sacrement en cela qu’ils sont des gestes accomplis sur ordre de Dieu et par lesquels Dieu accompli ce qu’il a promis. Mais à la différence de nos sacrements, ce sont des actions ponctuelles, tandis que nos sacrements sont pratiqués régulièrement au sein de notre peuple.

Mais déjà je vous invite à réfléchir à ce point : Dieu a pour mode opératoire habituel de demander à ses serviteurs, à son peuple, d’accomplir des actes, pour voir s’accomplir la parole qu’il a annoncée.

Et si nous lui présentons le pain et le vin (et je crois que nous devrions le faire avec l’eau baptismale) avant de les consommer ou de la verser, c’est bien pour qu’il les consacre et les rendent saints pendant l’évènement que nous vivons en Église. Les enfants pourront bien finir le pain et le vin après le culte, car l’évènement sera clos, de même que le serpent d’airain n’était plus qu’une simple sculpture humaine sans aucune propriété spéciale aussitôt que l’évènement du jugement de Dieu sur le peuple était clos.

Mais pendant la cène ou le baptême, nous manipulons des éléments sanctifiés par Dieu lui-même. Et ceux qui mangent et boivent la cène ou reçoivent l’eau en croyant la parole qui a été proclamée sont transformés comme ceux qui ont tourné leur regard vers le serpent à cause de la parole qui a été proclamée ont été guéris.

Alors

Alors ne devrions-nous pas considérer autrement ce moment où nous disons : « le pain que nous rompons est la communion au corps du Seigneur Jésus-Christ » ? Nous ne parlons pas du pain en général, nous précisons : celui-là que nous rompons. C’est celui qui est présenté à ce moment qui permet la communion au corps. Il est donc sanctifié, mis à part pour un office propre : communier à Christ.

L’élévation du pain, du vin et pourquoi pas de l’eau baptismale, revêt un sens profond de présenter à Christ les éléments par lesquels il a choisi de nous bénir et d’indiquer au peuple les choses visibles et présentes par lesquelles il est appelé à se nourrir de la vie de son sauveur.

Que se passe-t-il réellement ?

Lors de la cène, nous communions par le pain et le vin à la vie de Christ. Ou plutôt Christ nous communique sa vie par les moyens du pain et du vin. Vous me direz, c’est par la foi plutôt que par le pain et le vin, et c’est l’Esprit qui me communique et non le pain et le vin. Je réponds que la foi est nécessaire pour croire que Christ va se donner à moi par les éléments qui me sont présentés et j’ajoute que l’Esprit réalise la communion entre Christ et moi lorsque je mange et bois. Mais le pain que nous mangeons est la communion au corps du Christ et le vin que nous buvons est la communion au sang du Christ. Ces moyens de grâce s’ajoutent, ils sont supplémentaires à la communion ordinaire et constante que je vis avec mon Seigneur par son Esprit qui habite en moi. Si Christ les distingue, distinguons-les nous aussi.

La vie et non la mort

J’ai dit : Christ nous communique sa vie. Pour le dire bêtement, nous mangeons et buvons Christ pour nous « christifier ». L’image que j’ai en tête pour illustrer cette communication de vie est celle que l’on trouve dans l’histoire d’Élie qui ressuscite le fils de la veuve chez qui Dieu le place pour traverser la famine. Élie monte le corps de l’enfant dans une chambre haute et se couche sur lui. Par cette étrange posture, il cherche à lui communiquer sa vie. Par trois fois, il s’y reprend et, lors de la troisième fois, l’enfant est revenu à la vie. Plus tard son disciple, Élisé fera la même chose pour le fils d’une Sunamite, il s’étendit deux fois sur l’enfant, main sur ses mains, yeux sur ses yeux, bouche sur sa bouche pour communiquer à l’enfant sa vie, sa vie qui lui vient de Dieu et l’enfant se réchauffa d’abord puis le souffle lui revint, car il éternua.

Ainsi Christ se donne à nous lorsque nous mangeons le pain et le vin, il se « colle » contre nous pour nous communiquer sa vie. Nous ne communions pas au « corps mort » de Jésus, mais à son corps glorieux, ressuscité, qui est monté aux cieux. C’est sa vie qu’il nous communique, vie d’obéissance, d’amour, de fidélité, de justice, de force, d’espérance : la vie qui réalise la nouvelle alliance à laquelle nous participons. Nous-mêmes n’accomplissons pas l’Alliance de Grâce, mais par notre communion à Christ nous en bénéficions parfaitement. Tout ce dont nous avons besoin pour marcher à sa suite, pour être témoins fidèles, pour être lumière du monde, sel de la terre, intendant du Dieu très-haut, prêtresses et prêtre du Roi, toutes ces choses nous sont communiquées par Jésus. Trop souvent, nous nous arrêtons au sacrifice de Jésus. Son œuvre de salut ne se résume pas à la croix, son exhalation et son intercession constante font partie de l’œuvre du salut pour nous.

Ainsi, j’ai redécouvert ce verset trop connu : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » Veut-il dire que l’on doit mourir pour ceux que l’on aime ou bien que l’on doit vivre pour eux ? Christ, aujourd’hui vit pour nous, et c’est par cette vie que nous sommes « christifiés » et c’est cette vie que nous recevons de façon répétée à la Cène.

Engagement

On peut alors proposer une piste pour vivre un engagement qui viendrait répondre à la grâce offerte par le Seigneur. Si je reçois de cette vie nouvelle en moi, c’est pour m’en servir. Ce n’est pas parce que c’est gratuit que j’en profite. La gratuité donne accès à quelque chose d’incroyablement beau et bon que nous ne pourrions pas nous « offrir » : la vie de Christ. Mais il nous communique sa vie pour qu’à notre tour nous la communiquions. Si nous devions confirmer, engager notre personne solenellement lors de la Cène, que ce soit à utiliser cette vie nouvelle à bon escient, comme la manne, elle ne se stock pas mais elle est à consommer sans modération. N’est-ce pas le pain venu du ciel ?

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