Introduction au concept de vision du monde (3.a): influencé, moi ?

En faisant un peu de recherche pour cet article, je suis retombé sur un livre que j’avais lu il y déjà quelques années : La Liturgie de la vie ordinaire, pratiques sacrées du quotidien, de Tish Harrison Warren. Dans cet ouvrage, l’auteur explique un peu la manière dont le monde nous influence. Cette influence s’exerce même lorsque nous essayons de nous isoler du monde. Rappelez-vous de l’Église de Corinthe. Certains d’entre eux voulaient sortir du monde mais vivaient comme s’ils n’étaient pas chrétiens. Cet article sera donc essentiellement une longue citation de ce livre qui le formule si bien :

« À cette époque, le matin, à peine réveillée, j’avais l’habitude de me jeter sur mon smartphone. Cette caféine numérique poussait mon cerveau embrumé à se mettre en marche et à retrouver sa cohérence. Avant de me lever, j’allais donc consulter mes courriels, parcourir les actualités et jeter un coup d’œil à Facebook et Twitter. (…)

Ce sont nos habitudes et nos routines qui conduisent la plupart de nos journées, et donc la plus grande partie de notre vie.

Notre manière « d’être dans le monde » fait son chemin en nous par le biais du rituel et de la répétition. James K.A. Smith explique que notre perception particulière de la « vie idéale » s’enracine en nous à travers des pratiques répétitives qui déterminent notre mode de vie et nos intérêts1.

Consciemment ou non, nous sommes chaque jour modelés par nos pratiques, ces rituels et liturgies qui font de nous ce que nous sommes. Ces pratiques, que nous suivons souvent sans réfléchir, nous les recevons non seulement de l’Église ou de la Bible mais également de notre culture, de « l’atmosphère qui nous entoure ».

Flannery O’Connor dit un jour à une femme, devenue une amie au fil des lettres, qu’il « faut exercer une pression aussi dure que celle qui nous est infligée par l’époque »2. L’Église doit être un peuple radicalement différent, marqué par l’amour du Dieu trinitaire dans tous les domaines de la vie. Mais souvent, nous ne savons pas très bien comment devenir ce peuple nouveau. Même si nous croyons profondément à l’Évangile et que nous plaçons nos espoirs dans la Résurrection, nous avons souvent l’impression que nos journées ressemblent trop à celles de nos voisins non-croyants- avec, peut-être, une petite touche de spiritualité en plus.

Il semblerait que certains chrétiens pensent que pour résister au monde il faut avant tout avoir les bonnes croyances – avoir des idées justes et une vision du monde biblique. Mais si l’orthodoxie d’une doctrine3 est cruciale dans la vie chrétienne, la plupart du temps, nous ne sommes pas motivés essentiellement par nos pensées conscientes. Nous agissons le plus souvent de manière préconsciente. Il est rare de penser à nos croyances ou notre vision du monde quand on est en train de conduire, de se brosser les dents ou de faire les courses. Ce qui façonne notre vie et notre culture se passe en grande partie « au-dessous de nos pensées » : dans nos tripes, dans nos coups de cœur.

D’autres chrétiens ont cru que résister au monde nécessitait de rejeter radicalement la vie de tous les jours. Selon leur raisonnement, on devient ce peuple nouveau si on arrive à se distancer suffisamment de notre culture, soit en s’en retirant et en rejetant telle ou telle forme d’art, de musique et de médias, ou certaines obligations civiques, soit en adoptant un genre de radicalisme chrétien (vivre dans des communautés alternatives, renoncer à une carrière normale, partir à l’étranger ou vouloir vivre parmi les pauvres). Bien que ces approches donnent toutes deux des clés importantes sur le moyen de suivre Christ dans notre culture contemporaine, elles ne suffisent pas à elles seules à former un peuple nouveau. Elles nous enseignent à vivre dans une sous-culture spécifique, en rejetant la culture dominante pour se tourner vers notre propre genre de musique, de conférences, de livres, de médias, de célébrités et adopter un autre mode de vie. Ces approches font peut-être de nous des consommateurs différents, mais pas nécessairement des adorateurs.

Qui que nous soyons, où que nous vivions, quelles que soient nos croyances et nos préférences de consommation, nous passons tous nos journées à faire différentes choses : nous vivons une routine façonnée par nos habitudes et nos pratiques. Smith, à la suite de Saint-Augustin, explique que pour être un peuple différent, il faut être façonné autrement, et donc prendre des habitudes et adopter des pratiques qui orientent notre amour et notre désir vers Dieu.

Nous ne nous fabriquons pas une manière « d’être dans le monde » en nous réveillant le matin et en partant de zéro ; nous ne réfléchissons pas à notre comportement à travers chaque action de notre journée. Nous agissons selon des schémas que nous avons établis au cours du temps, jour après jour. Et ce sont ces habitudes et pratiques qui façonnent nos intérêts et nos désirs mais aussi, en fin de compte, qui nous sommes et qui nous vénérons »4. Suite et explications au prochain article.

1 James K.A. Smith, Desiring the Kingdom : Worship, Worldview, and Cultural Formation, Baker, 2009, p. 55.

2 Flannery O’Connor, « À « A », 12 juillet 1957, L’Habitude d’être. Correspondance (1948-1964), trad. Gabrielle Rolin (1984), dans Oeuvres complètes, Quarto, Gallimard, 2009, p. 1054. Flannery O’Connor veut dire par là que, pour ne pas se laisser influencer par la société, il faut mettre a minima autant d’énergie à nous enraciner en Christ que la société met à nous éloigner de Dieu.

3 C’est-à-dire, la véracité d’une affirmation sur la Bible.

4 Tish Harrison Warren, Liturgie de la vie ordinaire, pratiques sacrées du quotidien, trad. Marion Marti, Excelsis, 2016, p. 24-28.

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